Corridors et concessions : l’Afrique du Nord et de l’Ouest en recomposition énergétique

25 février 2026

Rédaction : Anwar El Mourjani

Depuis quelques années, deux dynamiques parallèles redessinent en silence la carte énergétique du nord et de l’ouest du continent africain : le projet de gazoduc Nigeria–Maroc et la relance des licences pétro-gazières en Libye. Ces trajectoires ne sont ni linéaires ni garanties. Elles traduisent pourtant une même ambition : transformer des ressources en hydrocarbures en leviers de souveraineté, de revenus et d’influence, dans un environnement marqué par l’incertitude financière, les tensions sécuritaires et les recompositions géopolitiques.

Le gazoduc Nigeria–Maroc s’impose comme un projet structurant de long terme. Pensé sur plus de 5 000 kilomètres, il doit relier les réserves gazières nigérianes au Maroc en traversant plus d’une dizaine de pays d’Afrique de l’Ouest, avec en perspective un raccordement au marché européen. Les études de faisabilité et d’ingénierie préliminaires ont été achevées, un tracé optimisé a été identifié, et des accords intergouvernementaux ainsi que des accords d’État hôte ont été validés entre les pays concernés, ouvrant la voie à la création d’une société de projet dédiée. Sur le papier, l’infrastructure promet une meilleure intégration énergétique régionale, un soutien à la production d’électricité dans plusieurs économies côtières et un repositionnement du Maroc comme plate-forme de transit entre l’Afrique et l’Europe.

Mais la matérialisation de cette vision reste conditionnée à plusieurs facteurs. Le financement repose sur une combinaison de banques de développement, d’institutions multilatérales et de partenaires du Golfe, dont les engagements doivent encore être consolidés et contractualisés. La traversée de territoires exposés à des fragilités politiques ou sécuritaires impose la mise en place de mécanismes robustes de partage des risques, de garanties et de protection technique contre les sabotages ou les interruptions forcées. À cela s’ajoute la complexité réglementaire : harmoniser les régimes fiscaux, les tarifs de transport, les clauses de stabilité et les mécanismes de règlement des différends à l’échelle d’une douzaine de juridictions constitue un défi majeur, dans un contexte où l’intégration énergétique continentale progresse mais reste inachevée.

En parallèle, la Libye tente de réactiver son secteur des hydrocarbures après plus d’une décennie d’instabilité. Pour la première fois depuis 2007, la Compagnie nationale de pétrole a organisé un tour d’enchères international ayant abouti à l’attribution de blocs d’exploration à des groupes tels que Chevron, Eni, QatarEnergy et Repsol. Des licences couvrant des zones onshore dans les bassins de Syrte et du Murzuq ainsi que des blocs offshore en Méditerranée ont été octroyées. L’objectif affiché est d’augmenter progressivement la production vers un niveau compris entre 1,6 et 2 millions de barils par jour et de renforcer l’apport du gaz libyen à l’approvisionnement européen à l’horizon 2030.

Cette relance reste toutefois dépendante d’un environnement politique fragmenté. La coexistence de pôles de pouvoir concurrents à l’est et à l’ouest du pays a, par le passé, conduit à des interruptions de production, à des déclarations de force majeure et à des blocages autour de la gestion des revenus pétroliers. Si le nouveau cadre contractuel se veut plus attractif pour les investisseurs, sa stabilité dépendra de la capacité des acteurs libyens à maintenir un minimum de coordination institutionnelle et à éviter que les infrastructures énergétiques ne deviennent à nouveau des instruments de pression politique.

Ces deux trajectoires illustrent des stratégies distinctes face à un même défi : sécuriser des marges de manœuvre économiques dans un système international en mutation. Le corridor Nigeria–Maroc vise à construire sur le long terme une architecture énergétique régionale susceptible de stabiliser des recettes et de renforcer l’interconnexion continentale. La Libye cherche plutôt à capitaliser rapidement sur des réserves déjà identifiées en attirant des capitaux et des technologies pour relancer une production existante.

Aucun de ces paris n’est assuré. Le gazoduc dépendra de la solidité des engagements financiers et de la résilience des États traversés. La relance libyenne sera évaluée à l’aune de sa capacité à transformer des licences en volumes produits de manière régulière. Dans les deux cas, ce sont moins les annonces et les signatures que la gestion concrète des incertitudes financières, institutionnelles et sécuritaires qui détermineront si ces initiatives deviendront des piliers durables de la géographie énergétique africaine ou resteront des projets ambitieux confrontés à leurs propres limites