Pourquoi l’Europe hésite face à la reconnaissance de la traite transatlantique comme crime majeur

27 mars 2026

Rédaction : Aya Selene

Dans une décision qualifiée d’historique, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution reconnaissant l’esclavage des Africains et la traite transatlantique comme « la plus grave des crimes contre l’humanité ». Le texte, porté par le Ghana, appelle à engager des démarches vers une justice réparatrice, incluant des excuses officielles, la restitution de biens culturels et l’examen de mécanismes de compensation.

La résolution a été approuvée par 123 États, tandis que trois pays — les États-Unis, Israël et l’Argentine — ont voté contre. En revanche, 52 États se sont abstenus, dont l’ensemble des pays de l’Union européenne et le Royaume-Uni.

Cette abstention européenne relance le débat sur la responsabilité historique des puissances du continent, qui ont joué un rôle central dans la traite transatlantique pendant plusieurs siècles. Si les États européens reconnaissent aujourd’hui la gravité de cette histoire et la condamnent officiellement, ils restent réticents à soutenir des démarches pouvant ouvrir la voie à des obligations juridiques ou financières.

Entre le XVe et le XIXe siècle, plus de 15 millions d’Africains ont été déportés de force vers les Amériques, dans le cadre d’un système économique global fondé sur l’exploitation humaine. Des puissances comme le Portugal, le Royaume-Uni, la France, l’Espagne ou encore les Pays-Bas ont dominé ce commerce, qui a largement contribué à l’enrichissement de l’Europe et au financement de son industrialisation.

Aujourd’hui, les conséquences de cet héritage restent visibles, notamment à travers les inégalités économiques persistantes, les discriminations raciales et les déséquilibres structurels entre régions du monde. La traite transatlantique se distingue également par sa dimension raciale, ayant institutionnalisé une hiérarchisation des populations fondée sur la couleur de peau, dont les effets perdurent encore.

Face à la résolution, l’Union européenne a exprimé des « préoccupations juridiques ». Elle conteste notamment l’usage de l’expression « crime le plus grave contre l’humanité », estimant qu’elle introduit une hiérarchie entre les crimes internationaux, ce qui n’est pas reconnu par le droit international. Elle souligne également le principe de non-rétroactivité du droit, selon lequel des faits historiques ne peuvent être jugés à l’aune de normes juridiques postérieures.

Mais la question la plus sensible demeure celle des réparations. Les États européens considèrent que les demandes de compensation ne reposent pas sur une base juridique claire et craignent qu’un tel cadre ne crée des obligations financières importantes. Cette position traduit un équilibre délicat entre reconnaissance morale et refus d’engagement contraignant.

Le Royaume-Uni illustre cette ambivalence : tout en reconnaissant officiellement le rôle qu’il a joué dans la traite et en soutenant des initiatives mémorielles, il s’est également abstenu lors du vote, invoquant les mêmes arguments juridiques.

Sur le plan juridique, la résolution des Nations unies n’est pas contraignante. Toutefois, elle constitue un signal politique fort en faveur de la justice réparatrice et pourrait ouvrir la voie à de futures discussions internationales sur la reconnaissance et la réparation des injustices historiques liées à l’esclavage.