Le Monde :En Algérie, le pouvoir redéfinit le clivage politique autour de la notion de “patriotisme”

29 décembre 2025

Rédaction : Africa Eye

 

L’adoption à l’unanimité, le 24 décembre, par l’Assemblée populaire nationale algérienne d’une loi criminalisant la colonisation française marque à la fois un durcissement du discours officiel à l’égard de Paris et une évolution significative du rapport du pouvoir algérien à son opposition interne.

Le texte, qui qualifie la période coloniale (1830-1962) de « crime d’État », agrège sans hiérarchie claire des faits historiques et juridiques très différents : expropriations, répression, essais nucléaires, tortures, disparitions forcées ou encore mise en place de l’état civil. Il affirme le droit de l’Algérie à exiger excuses et réparations de la France, tout en évitant soigneusement d’imposer à l’État algérien une obligation juridique concrète d’action.

Si cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de revendications mémorielles portées par d’anciens pays colonisés, son sens réel ne peut être compris qu’à la lumière du contexte politique algérien et de la dégradation des relations franco-algériennes.

Sur le plan international, la loi traduit une irritation croissante face aux discours minimisant ou justifiant la colonisation, portés par l’extrême droite et une partie de la droite françaises. Elle s’inscrit également dans un climat de défiance accentué par le recentrage de la politique maghrébine de Paris en faveur du Maroc.

Mais c’est surtout sur le plan interne que ce texte prend une dimension politique plus profonde. En réactivant la mémoire coloniale comme marqueur central du débat public, le pouvoir algérien tend à remplacer le clivage traditionnel entre partisans du régime et défenseurs du changement démocratique par une opposition plus radicale : celle entre « patriotes » et « traîtres ».

Cette requalification du débat politique permet de délégitimer toute critique interne en l’associant à une forme de collusion avec l’ennemi extérieur, dans un contexte où l’espace public est déjà fortement contraint.

Le paradoxe, est que cette posture ignore les avancées – certes limitées et contestées – réalisées ces dernières années sur le plan du travail historique entre les deux pays. Elle fait également abstraction de la densité des liens humains, culturels et économiques entre la France et l’Algérie, ainsi que de l’environnement géopolitique régional et international dans lequel Alger évolue.

En définitive, cette loi apparaît moins comme un instrument juridique effectif que comme un outil politique, révélateur d’un régime en quête de légitimité, qui mobilise le passé colonial pour resserrer le contrôle du présent et neutraliser toute dynamique de contestation démocratique.