Commerce numérique : l’affrontement Europe–États-Unis s’intensifie autour des règles du futur numérique

31 décembre 2025

Rédaction : Aya Selene

Longtemps relativement épargné par les grandes guerres commerciales, le secteur du commerce numérique s’apprête à devenir le nouveau terrain d’affrontement stratégique entre l’Europe et les États-Unis. À la fin de l’année 2025, les signaux se multiplient d’un basculement vers une confrontation plus frontale entre partisans des marchés ouverts et défenseurs d’une souveraineté numérique renforcée, selon une analyse publiée par Bloomberg.

Derrière les débats techniques sur la régulation des plateformes et la liberté d’expression se dessine en réalité un conflit plus profond : celui de la maîtrise des règles du futur ordre économique numérique mondial. La montée en puissance du commerce digital, devenu l’un des secteurs les plus dynamiques et les plus structurants de l’économie transatlantique, accentue les enjeux politiques et géoéconomiques de ce bras de fer.

Du différend réglementaire à la confrontation politique

Selon une analyse de Bloomberg Economics, la décision américaine de restreindre l’octroi de visas à cinq ressortissants européens a ouvert une « nouvelle ligne de front » dans le différend opposant Washington et Bruxelles sur la régulation du numérique et la liberté d’expression.

Parmi les personnalités visées figure l’ancien commissaire européen Thierry Breton, l’un des principaux architectes du Digital Services Act (DSA), perçu depuis plusieurs années comme un adversaire direct des géants technologiques américains. Pour Bloomberg, le ciblage d’un responsable de ce rang marque un glissement du conflit, désormais moins technique que politique, et accroît le risque d’une escalade réciproque.

Plus de 400 milliards de dollars en jeu

Dans une note de recherche, Chris Kennedy, analyste principal en diplomatie économique chez Bloomberg Economics, souligne que cette montée des tensions pourrait avoir des « conséquences majeures sur les négociations commerciales » et affecter plus de 400 milliards de dollars d’échanges transatlantiques dans les services numériques.

Ces flux couvrent notamment les services informatiques, les télécommunications, les plateformes numériques ainsi que la publicité et les contenus en ligne. Toute restriction croisée ou durcissement réglementaire pourrait donc freiner un secteur qui constitue aujourd’hui le moteur de croissance du commerce mondial des services.

La prochaine guerre commerciale

Les données de l’Organisation mondiale du commerce montrent que le commerce numérique – incluant le commerce électronique, les services en ligne et les activités transfrontalières sur Internet – est le segment à la croissance la plus rapide à l’échelle mondiale.

Selon Bloomberg, l’élaboration des règles internationales encadrant ces échanges figurera au cœur des discussions lors de la 14ᵉ conférence ministérielle de l’OMC, prévue au Cameroun à la fin mars. Ce rendez-vous place de facto le différend américano-européen au centre des négociations multilatérales à venir.

Deux visions irréconciliables

Ce regain de tensions intervient alors que le président américain Donald Trump adopte une ligne favorable aux grandes entreprises technologiques, qui dénoncent des réglementations et des taxes européennes jugées « discriminatoires ».

À l’inverse, les responsables européens défendent une approche fondée sur le droit souverain de légiférer pour protéger les consommateurs, encadrer les plateformes et préserver les libertés publiques dans un cadre juridique structuré. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a réaffirmé que ces politiques ne visaient pas des entreprises en particulier, mais répondaient à des impératifs démocratiques.

Dans son analyse, Chris Kennedy résume l’enjeu en ces termes : « Les réglementations numériques européennes étaient déjà une source de friction avec les États-Unis depuis des années, mais l’écart transatlantique s’est transformé en véritable fracture sous l’administration Trump. » Il estime que la centralité du projet de souveraineté numérique dans la vision européenne rend une nouvelle escalade très probable en 2026.