Après la guerre, quel avenir pour la plus grande armée d’Europe ?

Rédaction: Widad WAHBI
L’avenir des forces armées ukrainiennes soulève de nombreuses interrogations à mesure que se prolonge la guerre avec la Russie. Avec près de 800 000 soldats en service actif, l’Ukraine dispose aujourd’hui, en effectifs, du plus grand contingent militaire d’Europe — un niveau inédit depuis son indépendance et sans équivalent sur le continent depuis des décennies.
Cette armée, aguerrie par des combats de haute intensité face à l’une des principales puissances militaires mondiales, pourrait toutefois devenir un défi économique et politique majeur à l’issue du conflit. Qu’il se conclue par un accord de paix ou par un gel durable des hostilités, Kiev devra gérer la transition vers l’après-guerre sans compromettre sa stabilité.
Selon le The Wall Street Journal, le principal enjeu pour les décideurs ukrainiens consiste à maintenir un équilibre délicat entre un haut niveau de préparation militaire, une économie sous forte pression et un déclin démographique accéléré. L’armée ukrainienne est désormais perçue par de nombreux pays européens comme un rempart informel face à la Russie, conférant à son avenir une dimension de sécurité collective européenne.
Depuis février 2022, le soutien occidental a dépassé 350 milliards de dollars, d’après l’Kiel Institute for the World Economy. Mais des signes de lassitude apparaissent : certaines aides américaines ont été suspendues et plusieurs États de l’Union européenne font face à des contraintes budgétaires et politiques. En fin d’année, l’UE a toutefois approuvé un prêt de 90 milliards d’euros pour éviter un effondrement financier et permettre la continuité des missions militaires ukrainiennes.
Ce soutien reste néanmoins insuffisant pour maintenir durablement une armée de cette taille. Les dépenses de défense représentent près de 30 % du PIB ukrainien — un niveau sans précédent, bien supérieur à celui de la Russie. En cas de cessez-le-feu, de nombreux conscrits devraient demander leur retour à la vie civile, dans un contexte marqué par le chômage et la reconstruction.
Pour Michael Kofman, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace, l’armée d’après-guerre devra privilégier l’efficacité économique et la flexibilité : forces de réserve renforcées, drones, mines et systèmes peu coûteux, plutôt qu’un élargissement des effectifs ou l’acquisition d’armes onéreuses.
Une stratégie en phase avec un document du ministère ukrainien de la Défense publié en mars, qui prévoit le déploiement d’un réseau national de défense aérienne, l’extension des systèmes terrestres sans pilote et l’intégration des équipements occidentaux et soviétiques existants. La défense aérienne apparaît comme prioritaire face aux attaques de drones et de missiles russes.
Le débat demeure vif sur l’acquisition d’avions de combat. Le président Volodymyr Zelenskyy a signé des protocoles d’accord pour l’achat potentiel de chasseurs Rafale et Gripen, tandis que des experts mettent en garde contre des coûts d’exploitation élevés. L’Ukraine dispose actuellement d’environ 66 appareils opérationnels, dont des F-16 fournis par des partenaires occidentaux.
Parallèlement, Kiev cherche à réduire sa dépendance extérieure en développant sa base industrielle de défense : plus de 40 % des armes utilisées seraient désormais produites localement, avec un objectif de 50 % à court terme. Des ambitions initiales — comme l’assemblage local de chars allemands — ont été revues à la baisse au profit de priorités jugées plus réalistes.
Sur le plan économique et social, conserver 800 000 soldats actifs pèserait lourdement sur la croissance, dans un pays frappé par l’exode, les pertes humaines et la contraction démographique. Plusieurs analystes évoquent un format post-conflit compris entre 300 000 et 500 000 militaires, complété par une réserve étendue et entraînée.
Pour le quotidien américain, l’armée ukrainienne de l’après-guerre sera profondément transformée : effectifs réduits, missions redéfinies et technologie placée au cœur des opérations. Bien organisée, elle pourrait devenir le pilier d’une nouvelle architecture de défense européenne ; mal gérée, elle risquerait au contraire de dépasser les capacités de l’État.



