Le Sahel face à une nouvelle géographie des alliances militaires

Rédaction : Anwar El Mourjani
Dans le Sahel, la carte des alliances sécuritaires se redessine sous l’effet combiné de l’insécurité persistante, de la lassitude des opinions publiques et des tensions politiques avec les partenaires occidentaux. Les opérations militaires françaises et plusieurs missions européennes ont été progressivement réduites ou démantelées, tandis que la mission onusienne au Mali a achevé son retrait. Dans le même temps, les violences attribuées à des groupes armés islamistes ont fortement augmenté, faisant du Sahel l’un des principaux foyers d’instabilité du continent. Cette double dynamique, recul occidental et intensification de la menace, a ouvert la voie à de nouveaux partenariats sécuritaires centrés sur le soutien direct aux régimes en place.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, dirigés par des autorités militaires issues de coups d’État successifs depuis 2020, ont rompu ou réduit plusieurs accords de défense avec des partenaires occidentaux tout en se rapprochant d’alliés non traditionnels. La création de l’Alliance des États du Sahel, suivie de leur retrait de la CEDEAO, a accentué la fragmentation de l’architecture régionale de sécurité. Dans ce contexte, des acteurs comme Africa Corps, héritier du dispositif Wagner, se sont implantés sur certains théâtres d’opérations en fournissant formation, équipement et appui aux forces nationales. Ces partenariats privilégient souvent le contrôle territorial et la protection des régimes à court terme, avec des effets encore incertains sur la construction d’institutions responsables.
Cette recomposition a aussi des conséquences budgétaires importantes. L’augmentation des dépenses sécuritaires, combinée à des conditions de financement international plus strictes, réduit les marges disponibles pour les infrastructures, l’éducation, la santé et les politiques sociales. Dans des États déjà fragiles, le recours à des accords bilatéraux moins transparents peut renforcer l’influence de partenaires extérieurs sur des secteurs stratégiques, notamment les ressources minières, les concessions économiques ou les contrats d’infrastructure. La sécurité devient ainsi un levier de négociation politique et économique.
Sur le terrain, les populations rurales restent les premières exposées. Entre groupes armés, opérations militaires et faiblesse des services publics, de nombreuses communautés subissent déplacements, fermeture d’écoles, accès réduit aux soins et perturbation des circuits commerciaux. Les accusations d’exactions commises par différents acteurs, y compris des forces censées protéger les civils, alimentent la méfiance envers l’État. Cette défiance peut renforcer les dynamiques de recrutement ou de soutien aux groupes armés, qui exploitent les frustrations locales, les conflits fonciers et le sentiment d’abandon.
À l’échelle régionale, cette concurrence d’influence met à l’épreuve toute l’Afrique de l’Ouest. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO complique la coordination face aux menaces transfrontalières, tandis que les États côtiers observent avec inquiétude la progression de la violence vers leurs frontières nord. Ils doivent désormais composer avec des voisins engagés dans de nouvelles alliances, tout en maintenant leurs propres partenariats sécuritaires. La question centrale reste celle de l’équilibre entre sécurité immédiate, souveraineté politique, gouvernance durable et développement économique.


